Le pluralisme syndical : passage obligé du renouveau syndicaliste

Une des préoccupations majeures des syndicats c’est de pouvoir mener des réflexions sur un certain nombre de thèmes en toute sérénité, sans langue de bois.

Les grandes révisions du droit du travail se sont faites dans le sens de la flexibilité et de la marginalisation des travailleurs. Les employeurs des pays du Maghreb ont de plus en plus tendance à recruter et licencier leurs employés sans conditions. Il n’y a pas de réponse des syndicats aux problèmes des travailleurs autonomes et aux centres d’appel et à l’insertion professionnelle des jeunes diplômés et non diplômés. Les syndicats n’ont renouvelé ni leurs visions ni leurs structures qui demeurent en retrait par rapport aux réalités nouvelles. La crise économique et financière mondiale pose de manière aigüe la nécessité de discipliner la sphère financière et de revoir de fond en comble l’architecture financière internationale, de mettre en place une nouvelle régulation à l’échelle mondiale, qui soit respectueuse des droits des travailleurs et protège les plus humbles.

Au-delà des aspects négatifs de la mondialisation néo-libérale : privatisation, abandon du rôle régulateur de l’Etat, développement fulgurant du secteur informel, apparition et extension de l’emploi précaire, élargissement des disparités sociales, augmentation de la pauvreté, de la délinquance et de la corruption ; il y a lieu de relever quelque aspects positifs notamment les promesses de la société du savoir avec l’émergence d’un nouveau modèle productif se fondant sur le développement des compétences et favorisant la nouvelle économie numérique capable de créer des emplois qualitatifs et d’améliorer la qualité de la vie des habitants outre le développement durable.

Dans cet ordre qu’il s’agit de construire, les syndicats ont un rôle précieux à jouer car partout dans le monde, en particulier dans l’espace euro-méditerranéen, ce sont les salariés qui sont les grandes victimes de la crise, de la suprématie et de la domination financières.

Force est de poser des questions légitimes sur l’état des lieux et le devenir du syndicalisme aussi bien au Nord qu’au Sud de la Méditerranée.
Les syndicats du Sud ont-ils réellement pris conscience des transformations profondes et irréversibles de l’économie mondiale, mais aussi de la nouvelle donne sociale et syndicale ? Ont-ils véritablement compris ce phénomène extrêmement nouveau et tout à fait fondamental de la réduction du rôle de l’Etat et de son retrait quasi généralisé de plusieurs terrains non seulement au niveau de sa capacité d’être maitre et de contrôler la prise de décision dans des domaines extrêmement sensibles comme les finances internationales, le mouvement des capitaux, les fluctuations de la bourse, ceux des prix des matières premières, et des matières de base etc. ?
Ont-ils compris les transformations qui interviennent dans la composition des travailleurs avec l’apparition et l’extension de nouvelles formes de travail, à quoi correspondent de nouvelles catégories de salariés ? N’est-on pas amené à constater que, face à des changements et des transformations essentielles, les syndicats du Nord, mais surtout du Sud, ont persisté dans leurs démarches et leurs pratiques traditionnelles datant de plusieurs décennies, comme si rien ne s’était passé.

L’enjeu est considérable dans le Sud en tout cas, car il s’agit, ni plus ni moins, de passer d’une étape historique à une autre, d’un modèle syndical à un autre, d’un syndicalisme unique de fonction publique et du secteur d’Etat agissant dans le cadre d’une capitalisation d’Etat, fortement centralisé, à un syndicalisme pluriel de nouvelle classe ouvrière agissant dans le cadre d’un capitalisme libéral mondialisé ?
Les réflexions à entreprendre et les actions à initier pour faire face à ces préoccupations nécessitent un environnement propice au pluralisme. Le pluralisme syndical ne doit pas être considéré a priori comme une division du mouvement des travailleurs ; il peut être source d’enrichissement, de stimulation du renouveau. Il peut même être un vecteur du pluralisme politique. Tout dépend du contexte dans lequel il s’inscrit et de la volonté et du projet de ses initiateurs.

La création d’une nouvelle organisation syndicale en Tunisie, en l’occurrence une nouvelle CGTT (Confédération générale Tunisienne du Travail) (1) , peut constituer une réponse opportune aux exigences qui découlent des profondes transformations que vit notre pays depuis une vingtaine d’années, et de l’incapacité du mouvement syndical tunisien à y faire face de manière novatrice.

En effet, les conceptions, méthodes d’action et d’organisation sont restées durant ces longues années traditionnellement marquées par la pérennisation d’un centralisme excessif, prisonnières d’une culture nationaliste qui n’a pas rompu avec les conceptions ayant eu cours durant la période coloniale. C’est ce facteur qui a été en grande partie à l’origine de l’incapacité de l’UGTT, dès lors qu’elle agit dans le cadre d’un Etat qui n’est plus colonial, de se transformer en organisation sociale de la classe ouvrière, au lieu de rester prisonnière d’un unanimisme national anti-colonial qui n’avait plus de raison d’être. Du fait de ces obstacles, l’UGTT n’a pu connaître l’évolution pourtant commandée par la nouvelle situation politique, sociale et économique issue de l’indépendance. L’attachement à l’unanimisme « pré-indépendance » n’a pas non plus favorisé le développement d’une vie démocratique à l’intérieur de l’organisation syndicale et n’a pas mis l’UGTT en position d’influer sur le cours de l’évolution politique dans le pays dans le sens d’une démocratisation de la société civile et de la société politique.

La situation de blocage qui caractérise l’UGTT tant au niveau des conceptions qu’au niveau des pratiques n’est pas étrangère à l’intériorisation par ses dirigeants successifs et par un bon nombre de ses cadres tout au long des dernières décennies, du modèle et de la culture du « Parti unique », auxquels ont ainsi correspondu le modèle et la culture du « Syndicat unique ». Tout le monde sait que ces deux cultures, identiques et complémentaires, relèvent d’un même modèle de gouvernance et de fonctionnement au centralisme excessif, une bureaucratie tentaculaire, une concentration de l’autorité, une personnalisation du pouvoir, une crainte maladive de la diversité d’opinion et de la pluralité des positions et des pratiques.

Le syndicalisme que nous cherchons à instaurer se caractérise par trois traits essentiels : la défense des droits sociaux et économiques fondamentaux des travailleurs, l’implication énergique du syndicalisme en tant qu’acteur efficient dans la transformation sociale ainsi que la sauvegarde de l’autonomie syndicale par rapport aux différentes instances étatiques, politiques, idéologiques ou économiques.

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(1) la première CGTT a été constituée en 1924 par Mohamed ALI ELHAMMI et ses camarades.
Article de Habib GUIZA

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